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Leila
Shahid : l’engagement d’une «Palestinienne de l’extérieur»
Propos recueillis par Sophie Boukhari et Amy Otchet.
Depuis Paris, où elle représente
l’Autorité palestienne, Leïla Shahid se bat sur trois fronts: la création
d’un Etat palestinien, le droit des femmes et une coexistence pacifique
au cœur de la civilisation méditerrannéenne.
Vous représentez la Palestine en France et êtes une porte-parole très
médiatique de l’Autorité palestinienne. Pourtant, il n’y a que trois
petites lignes sur vous dans le Who’s Who?...
C’est peut-être mieux ainsi: je ne suis pas un ambassadeur comme
les autres car la Palestine n’est pas encore un Etat. En tant que représentante
d’un peuple qui cherche à se faire connaître et reconnaître depuis 50
ans, je dois mener deux combats de front. Le premier, discret, consiste à
entretenir des relations suivies avec la France et l’Union européenne
pour défendre les droits politiques du peuple palestinien. Le second est
au contraire public, médiatique. Il vise à rétablir certaines vérités.
Car de tous les problèmes de politique internationale, la question
palestinienne est sans doute celle qui a été soumise à la désinformation
la plus massive et la plus durable. Il n’y a pas si longtemps, on disait
que le peuple palestinien n’existait pas. La Palestine était présentée
comme une terre sans peuple — un désert —, pour un peuple sans terre
— le peuple juif. Son nom a été rayé des cartes et des livres
d’histoire le jour où Israël a été créé. C’était un combat
existentiel. Pendant des décennies, les Israéliens ont pensé qu’ils
disparaîtraient le jour où ils reconnaîtraient le peuple palestinien.
Et les Européens avaient le sentiment que ce faisant, ils trahiraient les
Israéliens — à l’égard desquels ils entretenaient un sentiment de
culpabilité très fort, à cause du génocide. Il a donc fallu se battre
pour remettre les pendules à l’heure et montrer que la reconnaissance
pouvait être mutuelle. Aujourd’hui, la plupart des Israéliens, en
particulier les nouveaux historiens, admettent que la Palestine n’était
pas un désert en 1948.
Réduire le peuple palestinien à un groupe de combattants armés et de
terroristes: tel était l’autre grand axe de la désinformation. L’intifada,
qui a duré de 1987 à 1993, a largement contribué à montrer
l’existence d’une société comme les autres, avec toutes ses
composantes, femmes et enfants inclus. Mais tous les préjugés n’ont
pas disparu. Les Palestiniens sont encore victimes des stéréotypes qui
touchent les Arabes et les musulmans en général; ils relèvent des
vestiges de l’époque coloniale et du racisme ordinaire.
Vous êtes une «Palestinienne de l’extérieur». Dans quelles
circonstances votre famille a-t-elle quitté la Palestine et comment
avez-vous vécu l’exil?
La famille de ma mère a toujours été très impliquée dans le
mouvement national palestinien, né au début du siècle, après la chute
de l’empire ottoman et l’institution du mandat britannique sur la
Palestine, censée préparer à l’indépendance. Les Palestiniens ont
alors commencé à réclamer le droit de fonder un Etat. Mais on a très
vite compris que, contrairement à la Syrie et au Liban, la Palestine ne
l’obtiendrait pas: elle devait laisser la place à un foyer national
juif, promis par les Britanniques aux sionistes. Quand le mouvement
national palestinien a constaté que les moyens politiques et
diplomatiques ne suffisaient pas à inverser le cours des choses, il a
pris les armes. La première grande révolte des Palestiniens contre les
Anglais, la première intifada, a éclaté en 1936. Mon grand-père et mon
grand-oncle y participaient. En 1939, mon grand-père a été arrêté et
déporté dans des camps militaires, aux Seychelles. Comme tous les
dirigeants du mouvement national palestinien, il y est resté enfermé
jusqu’en 1945. Pendant ce temps, les femmes et les enfants étaient déportés
vers des pays sous mandat français. C’est ainsi que ma mère, qui était
originaire de Jérusalem, s’est retrouvée au Liban. Elle y a rencontré
mon père, qui était venu de Saint-Jean d’Acre, en Palestine, y faire
ses études. Ils se sont mariés. Mes deux sœurs et moi sommes nées et
avons grandi en-dehors de Palestine, comme les deux tiers des
Palestiniens.
Comment est née votre conscience politique?
A travers ma famille. Et j’ai été bouleversée par la guerre de
1967. Elle a éclaté le jour où je devais passer mon bac, le 5 juin. Les
épreuves ont été annulées. Nous étions persuadés que nous allions
gagner. Mais lorsqu’au bout de six jours, nous avons réalisé que
toutes les armées arabes — syrienne, égyptienne, jordanienne —
avaient perdu face à la seule armée israélienne, le choc a été
terrible. Pour les intellectuels arabes, juin 1967 a représenté un véritable
séisme. Nous pensions que la communauté internationale serait sensible
à l’injustice et à l’exil imposés aux Palestiniens, qu’elle nous
soutiendrait. Au contraire, elle a applaudi à la victoire israélienne.
Moi, j’ai réagi en m’impliquant dans l’action politique. J’ai
commencé une formation de port d’arme. C’était une façon symbolique
de retrouver le sens de la dignité. Mais je me suis vite aperçue que je
n’avais pas la vocation militaire: j’ai décidé de faire du travail
social et politique dans les camps palestiniens. Pendant ma première année
d’études universitaires, j’ai entamé une série d’activités afin
de préparer l’intifada: en 1969, les réfugiés se sont soulevés pour
obtenir le droit de s’organiser politiquement et de s’autogérer. A
partir de là, les différentes organisations membres de l’OLP ont été
associées à la gestion des camps, qui relevait des Nations unies, à
travers l’UNRWA1. Pour moi, cette période a été très
intense: j’avais un peu l’impression d’être revenue en Palestine,
de retrouver mon histoire, ma culture.
Ensuite, je suis allée faire des études d’anthropologie en France.
J’y ai rencontré mon mari, qui est marocain, et nous sommes allés
vivre dans son pays. En 1989, le président Arafat m’a demandé de représenter
l’OLP en Irlande. Puis il m’a envoyée aux Pays-Bas et finalement en
France.
Etre une femme n’a jamais été un handicap pour vous?
Dans ma famille, nous sommes trois sœurs; je n’ai donc jamais eu à
me défendre contre un mâle qui aurait voulu me prendre ma place. Mon père,
qui était professeur de médecine, croyait beaucoup en l’égalité des
sexes. Mes parents m’ont toujours soutenue dans ce que je voulais faire,
ainsi que mon mari.
Quel a été l’impact du conflit israélo-arabe sur la condition des
femmes palestiniennes?
De nombreuses femmes se sont retrouvées en terre étrangère,
en-dehors de leur environnement traditionnel et villageois, aux côtés
d’hommes traumatisés et sans travail. Dépossédés de leurs terres,
ils étaient tellement humiliés qu’ils étaient incapables de réagir.
Les femmes ont été obligées de prendre les choses en main,
d’organiser la vie quotidienne avec très peu de moyens. Sans ce déracinement,
il leur aurait fallu des décennies pour rompre avec la tradition. De
plus, l’UNRWA, qui était entièrement chargée de l’éducation et de
la santé dans les camps de réfugiés, à l’intérieur comme à l’extérieur
de la Palestine, a instauré un système d’enseignement mixte et
obligatoire pour tous, garçons et filles. Cela explique en partie que les
Palestiniens affichent l’un des taux d’alphabétisation les plus élevés
du monde arabe. Ceci dit, les femmes palestiniennes ont toujours été
conscientes que le rôle qu’elles avaient joué dans la résistance ne
suffirait pas à leur garantir l’égalité en droit. Elles ont donc
essayé de s’organiser, pas seulement en tant que militantes
nationalistes, mais aussi en tant que femmes.
Pour faire quoi?
Il existe de nombreux mouvements féministes. Beaucoup travaillent sur
le futur code du statut personnel, qui régira celui des femmes, et
cherchent à déterminer comment inscrire l’égalité dans la
Constitution. La base de départ est assez positive puisque la déclaration
de 1988 précise que l’Etat palestinien jouira d’un système
parlementaire assurant l’égalité en droits des hommes et des femmes.
Mais l’exercice est difficile; nous ne pouvons pas nous couper
totalement du reste de la région, où les codes du statut personnel sont
basés sur la loi islamique, la sharia. Il y a un débat entre laïcs et
religieux au sein de la société et des institutions législatives.
En-dehors de la sphère juridique, d’autres groupes féministes gèrent
des programmes visant à encourager les femmes à travailler. D’autres
encore font de la recherche. L’université de Bir Zeit abrite le seul
centre d’études féministes de la région.
Pourtant, les femmes sont très peu représentées au sein de l’Autorité
palestinienne. On a un peu l’impression que le syndrome algérien
n’est pas vraiment écarté: ne risque-t-on pas de voir les femmes
renvoyées à leurs casseroles une fois la lutte terminée?
Le combat n’est pas fini, ni contre l’occupation ni pour les droits
des femmes. Et les deux sont liés. Pour les femmes, tout dépendra de
l’évolution du rapport des forces au sein de la société. L’avenir
du courant laïc et progressiste représenté par le président Arafat dépend
du processus de paix. S’il échouait demain, le courant islamiste se
renforcerait, ce qui nuirait automatiquement à la condition des femmes.
Les écoles sont-elles mixtes en Palestine?
Il y a deux sortes d’écoles, celles de l’UNRWA dans les camps et
celles de l’Autorité palestinienne dans les territoires autonomes,
depuis 1994. Dans les deux cas, elles sont mixtes, sauf quelques-unes situées
dans la bande de Gaza. Ce sont des écoles privées qui répondent à la
demande du courant conservateur de la société.
Quelle loi régit aujourd’hui le statut personnel des femmes
palestiniennes?
Tout dépend de leur lieu de résidence. Actuellement coexistent en
Palestine des lois ottomanes, anglaises, égyptiennes dans la bande de
Gaza, jordaniennes en Cisjordanie, et israéliennes — civiles et
militaires — à Jérusalem-Est. Autant de juridictions appliquées à si
peu de gens, c’est un cas unique au monde. Nous travaillons à la définition
d’un corpus juridique proprement palestinien.
Vous insistez beaucoup sur le fait que l’issue du conflit israélo-palestinien
est un enjeu crucial pour toute la région méditerranéenne. Pourquoi?
Après la création de l’Etat d’Israël, le conflit s’est étendu
à l’Egypte, qui a signé la paix la première, au Sud-Liban, occupé
depuis 20 ans, au Golan syrien, occupé depuis 30 ans, et à la Jordanie,
qui a récemment signé un accord de paix. Son issue permettra surtout de
mesurer la capacité des peuples méditerranéens à coexister en se
respectant mutuellement. Si les Palestiniens et Israéliens y parviennent,
leur expérience pourra servir d’exemple à d’autres, Berbères et
Arabes, Turcs et Kurdes notamment. La Palestine n’est pas un pays comme
les autres. C’est le cœur de la civilisation méditerranéenne, le seul
lieu qui rassemble les trois religions monothéistes et leurs cultures.
Leur coexistence pacifique aurait un impact au-delà même de la région,
partout où des cultures différentes cherchent à s’exclure les unes
des autres.
Pour le moment, le monde arabe semble plutôt pratiquer la culture de la
domination d’un groupe sur les autres.
Le monde arabe n’a pas toujours été ainsi. C’est un phénomène
très récent. En Andalousie, Européens et Arabes ont vécu une
coexistence exemplaire et très enrichissante jusqu’à l’inquisition
chrétienne, qui a abouti à l’exclusion des juifs et des musulmans.
L’absence de tolérance que l’on constate aujourd’hui dans le monde
arabo-musulman s’inscrit dans une crise politique contemporaine, qui a
commencé avec la création des Etats-nations. Elle n’est pas
consubstantielle à la culture arabe; elle est liée à l’échec de systèmes
politiques qui ont vaincu le colonialisme mais n’ont pas trouvé la voie
de la démocratie, ni donné les moyens aux citoyens de s’épanouir sur
les plans politique, économique et culturel. Il y a donc eu échec. D’où
un repli identitaire, d’où la recherche d’une idéologie politique
alternative dans la religion.
Le 4 mai prend fin la période intérimaire de la mise en œuvre des
accords d’Oslo. Quel bilan en tirez-vous?
Décevant. Le processus de paix est gelé depuis que M. Nétanyahou
est arrivé au pouvoir, il y a trois ans. Nous sommes donc loin, à ce
jour, d’avoir respecté le calendrier prévu: tous les territoires occupés
auraient dû être évacués par l’armée israélienne. Or, nous ne
sommes souverains que sur 3% de la Cisjordanie et 60% de la bande de Gaza.
Nous aurions dû pouvoir organiser des élections législatives et
municipales; les secondes n’ont pas pu se tenir. Nous aurions dû
finaliser une grande partie des négociations les plus difficiles sur le
statut de Jésuralem, des réfugiés, des colonies, des frontières et de
l’eau; nous n’avons même pas commencé. Est-ce à dire que rien n’a
été réalisé? Non, certains acquis sont irréversibles. Le plus
important d’entre eux est la reconnaissance mutuelle entre le
gouvernement israélien et l’OLP et entre les deux sociétés. Il est
admis aujourd’hui que le peuple palestinien existe et qu’il a des
droits nationaux. Le second acquis, c’est l’accomplissement du droit
au retour, el-owda du mouvement national palestinien, qui a vu le jour en
exil. Il est rentré avec le président Arafat pour construire un Etat.
Qu’ont-il fait pour créer de nouvelles infrastructures?
Les infrastructures routières, industrielles et agricoles dans les
territoires récupérés par l’Autorité palestinienne avaient été
pratiquement détruites durant les 30 années d’occupation. Pour le
moment, peu de progrès ont été accomplis dans ces domaines,
essentiellement à cause du bouclage des territoires par l’armée israélienne.
L’économie ne peut pas repartir si la circulation des biens et des
personnes est bloquée. Dans les secteurs sociaux, ce handicap est
moindre. On a accompli de grands progrès en matière d’éducation, grâce
à l’Union européenne et à l’Unesco. Les Palestiniens investissent
énormément dans l’éducation de leurs enfants. Je ne connais pas
d’autres peuples, sauf peut-être le peuple juif, qui ont autant compensé
la perte d’une terre par l’acquisition de connaissances. Mais il reste
beaucoup à faire, en particulier élaborer un curriculum adapté aux
Palestiniens, moderne, et qui ne soit pas copié sur celui des Egyptiens,
des Jordaniens ou des Israéliens.
La communauté internationale a-t-elle tenu ses promesses?
Totalement. Les pays donateurs ont eu le mérite d’assurer l’éducation
et la santé à une population plongée dans la crise économique. Le chômage
dans la bande de Gaza atteint 60% de la population active et 47% en
Cisjordanie. Mais cette aide n’aura pas vraiment d’effet positif tant
que le secteur privé n’aura pas réellement investi. Pour cela, il faut
des conditions politiques normales et une stabilité.
La presse a beaucoup parlé de dérives dans la gestion de l’Autorité
palestinienne et de corruption. Est-ce que des garde-fous ont été mis en
place?
Ce genre de dérives menace toutes les sociétés du monde, y compris
les plus évoluées comme l’européenne. Alors, imaginez la difficulté
pour la Palestine, où il n’y a encore ni législation ni système
juridique. Il n’y aura ni transparence, ni véritable pluralisme tant
qu’il n’y aura pas d’Etat de droit. Or, pour le moment, il n’y a
pas d’Etat du tout.
Comment l’Autorité palestinienne se prépare-t-elle à l’échéance
du 4 mai?
Le gouvernement israélien a choisi d’organiser des élections
anticipées le 17 mai pour annuler l’échéance du 4 mai, inscrite dans
les accords d’Oslo. Après cette date, il y aura un vide juridique.
Toute la question est de savoir qui va le remplir. Nous ne pouvons pas
vivre éternellement dans l’intérimaire. Allons-nous laisser le
gouvernement israélien nous priver de nos droits? Les Palestiniens
peuvent-ils prendre unilatéralement la décision de créer un Etat en
Cisjordanie, à Gaza et à Jérusalem-Est? La communauté internationale
va-t-elle assumer ses responsabilités, après avoir reconnu le droit à
l’autodétermination des Palestiniens? Toutes ces questions se poseront
le 4 mai.
Avez-vous l’intention de vivre un jour en Palestine?
Comme je fais partie des quatre millions de réfugiés vivant
en-dehors de Palestine, mon statut n’a pas encore été tranché. Il le
sera dans le cadre des négociations finales. Mon désir le plus cher
serait de vivre en Palestine.
Où?
A Jérusalem, j’espère.
Source: http://www.unesco.org/courier/1999_04/fr/dires/txt1.htm
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